5 mars 2019

Etre parent face à la culture du viol


Oké je vous entends d'ici mais où t'es passée encore, tu réponds plus aux mails, t'as supprimé ton compte Facebook ça se fait pas, lâcher le blog comme ça toussa toussa. C'est vrai, j'avais fait une petite annonce sur ma page Facebook en novembre mais l'occasion m'est donnée de vous le dire aujourd'hui aussi : je bosse depuis Novembre et ce, pour au moins une année encore, j'ai donc abandonné toutes mes activités web. Quand il me reste du temps, je vous avoue que je préfère le consacrer à la détente, mes enfants, ma vie personnelle et puis bien sûr... l'écriture et la lecture. 

Mais aujourd'hui, je viens faire un petit tour par ici parce que j'ai été amenée tout récemment à écrire un petit quelque chose pour Le club de lecture féministe des Antigones, tenu par Pauline, fondatrice du blog Un invincible été et Ophélie Véron qui tient le blog Antigone XXI. Je dois dire que c'est un grand honneur pour moi d'y participer modestement, toutes deux étant pour moi de grandes sources d'inspiration (je vous invite d'ailleurs vivement à consulter leur blog, si vous ne les connaissez pas encore).

Ce mois-ci, les deux blogueuses ont décidé d'aborder la question de la culture du viol à travers la lecture de l'ouvrage Nous les filles de nulle part de Amy Reed. Dans ce cadre, elles ont lancé un appel à témoins visant à répondre à la question "Comment aborde t-on la question de la culture du viol dans l'éducation ?". Je me suis prêtée au jeu parce que si vous me connaissez un peu, vous savez que c'est un sujet qui me préoccupe beaucoup, je ne savais pas trop ce que j'allais pouvoir partager, mes enfants étant encore petits, mais je me suis lancée. Et puis finalement, j'ai écrit un long texte. Bien trop long pour être publié dans son intégralité sur le site de Pauline. 
Je vous propose donc de le partager ici. 

Mais d'abord, vous pouvez aller lire l'article rédigé par Pauline : Parler de la culture du viol aux plus jeunes (CLF Antigones #7)

C'est parti ! J'espère que ça pourra faire écho à vos réflexions, vos idées, vos interrogations sur le sujet.


"fillette, tu peux être une princesse forte, puissante, flamboyante, combattre des ennemis, être et te sentir libre"

Je m’appelle Célia, j’ai 35 ans et je suis mère de deux filles âgées de 4 ans ½ et 7 ans. Je suis séparée de leur père et nous fonctionnons selon le système classique de la garde alternée.

La culture du viol s’appuie à mon sens sur des rôles et fonctions que l’on assigne aux garçons et aux filles dès leur plus jeune âge ; lorsqu’on véhicule l’idée qu’une petite fille doit « faire attention » à ses attitudes, ses postures, ses tenues pour ne pas déclencher les pulsions masculines, lorsqu’on minimise les actes déplacés (lever la jupe des filles dans la cour de récré, les toucher, se moquer des un.e.s et des autres en fonction de critères physiques…), lorsqu’on présente une vision hypersexualisée du monde aux enfants, qu’on les exhorte sans cesse à trouver un.e amoureux.se ou qu’on leur attribue des codes esthétiques (maquillage, apparats, etc…), on façonne une vision du monde qui dicte des conduites, des comportements et qui induit des rapports de domination entre les genres et la légitimité d’une certaine violence.
Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours eu ça en tête même si j’avais du mal à le verbaliser, le conceptualiser. Puis j’ai eu des enfants. Des filles. Et l’illusion qu’il suffirait qu’à la maison, nous leur offrions les armes pour que ça suffise à les protéger de tout ça. J’avais sans doute oublié que c’est toute une société qu’il faut éduquer, des enfants eux-mêmes à leurs parents, en passant par les enseignant.e.s et tou.te.s les professionnel.le.s qui gravitent autour de nos enfants.

Très concrètement, le premier exemple qui me vient en tête, c’est lorsque mon aînée, à l’âge de six ans, est un jour revenue du centre aéré en me disant qu’un garçon lui avait baissé la jupe. Elle a pu me dire que ça avait été horrible pour elle, mais qu’elle avait été pétrifiée en quelque sorte ; en tout cas, elle n’avait rien pu dire, s’était sentie bloquée. Évidemment, elle ne s’y attendait pas. Elle n’avait jamais vécu un truc pareil. Jusque là, elle était dans une école au milieu de la nature, elle-même aimait se balader en culotte ou à moitié débraillée sans que jamais ça ne pose le moindre problème ou qu’elle ne se sente obligée de « faire attention ». Cet épisode m’avait rendu dingue. Mais alors que je pensais savoir y faire face (de par mes lectures, mes idées, mon engagement personnel…), je me suis sentie en grande difficulté ; la première chose que j’ai faite, c’est de lui demander ce qu’elle avait ressenti, et puis ensuite de lui dire ce que je lui dis depuis toujours : « ton corps, c’est ton corps. Personne n’a le droit de te faire des choses sans ton accord, ni de s’attaquer à ton intimité ». On a réfléchi ensemble à comment elle pouvait agir si ça devait se reproduire. Il se trouve que c’était la fin des vacances et que je n’ai pas eu l’occasion de revenir au centre aéré pour pouvoir échanger avec un adulte à ce sujet ; je m’en veux a posteriori, je pense que j’aurais du demander un rendez-vous malgré tout, en présence de ma fille, pour qu’elle entende que c’était grave, que je prenais ça au sérieux, que j’étais de son côté… J’ai le sentiment d’avoir laissé couler et par omission, d’avoir banalisé tout cela. Et au fond, je me demande si je ne craignais pas le discours de l’animateur : « oh mais ça va, c’est un garçon, ce n’est qu’un jeu… ». Peut-être que je me trompe mais j’ai tellement entendu ça, tellement intériorisé ces discours que je me sens en réalité extrêmement fragile face à tout ça.

Et fragile, je ne peux pas l’être parce que j’ai conscience qu’avoir deux petites filles dans ce monde là, c’est les exposer à la violence quotidienne du sexisme, du harcèlement, de la culture du viol… et devoir leur donner des armes. J’ai conscience qu’elles vont grandir dans cette culture là, que dans les livres, dans les films, partout, elles seront exposées à une image normée de la femme objet de séduction, soumise aux injonctions permanentes (et paradoxales), et sans doute que dans un souci de conformisme et de désir d’appartenance sociale, elles adapteront les codes et les stéréotypes liés à leur genre ; comme le dit si bien Alexia Boucherie dans son ouvrage Troubles dans le consentement (sortie le 7 mars), elles performeront leur genre, tout comme les garçons en face d’elles, en tout cas dans leur grande majorité, en référence aux codes offerts par notre société. Je pressens bien que ça vient doucement, depuis leur entrée en école traditionnelle.

Face à cela, je tente d’adopter une attitude pas trop interventionniste. Je ne veux pas aborder certains sujets sans qu’elles les aient éprouvé elles-mêmes avant. Alors je fais passer des messages indirectement ; depuis qu’elles sont nées, je m’efforce de sortir de tous les stéréotypes de genre, qu’il s’agisse des jouets qu’elles possèdent, des livres qu’elles lisent, des dessins animés qu’elles regardent, des vêtements qu’elles portent… (c’est un gros travail, j’ai la sensation de me battre en permanence contre une société qui ne fait pas son job). Avant qu’elles-mêmes n’abordent le sujet, je n’ai jamais commenté cela ; je souhaitais réellement que ça s’inscrive dans une forme de normalité. Si moi en tant qu’adulte, femme, je suis dans un processus permanent de déconstruction, elles sont pour leur part dans une construction primaire de leur vision du monde. Ainsi, jusqu’à leur entrée en école traditionnelle cette année, le débat n’était jamais venu ; dans l’école où elles étaient avant, c’était un peu le même fonctionnement. Des petits garçons portaient des robes de fées, les filles et les garçons se partageaient les espaces, les émotions des un.e.s et des autres étaient respectées et entendues au même titre, sans distinction de genre ou d’âge, sans jugements…
Et puis cette année, j’ai commencé à entendre des « ça c’est pas pour les filles », « les garçons n’aiment pas ça » ; aussi, ma plus petite qui jusque là avait une préférence pour tout ce qui est d’ordinaire assigné aux garçons (vêtements, jouets…) s’est davantage conformée à la norme féminine. Et puis un jour elle m’a dit « mais maman, j’aimerais vraiment avoir un zizi pour mettre des beaux habits ! », disant peut-être par là toute sa difficulté à pouvoir agir comme elle le souhaitait dans un espace aussi codifié que l’école. J’ai compris que nous avions passé une étape et qu’il était temps de poser tout ça sur le tapis, nous avons eu de passionnantes discussions, j’ai acheté quelques livres, j’ai pu leur dire « oui la société, notre monde, certains adultes, certains enfants font des différences inutiles entre les filles et les garçons et ça me rend triste », je leur ai demandé leur avis, leur ai donné le mien, leur ai répété de nombreuses fois qu’elles avaient le droit d’être qui elles voulaient, comme elles voulaient, c’était très intéressant… Il y a quelques jours, j’ai été super émue de voir arriver ma cadette en tutu rose et chaussettes de foot.

C’est peut-être une grosse digression que je fais là mais j’estime que l’adoption de ces codes nous situe de fait à une place donnée et dit quelque chose d’une certaine forme de force ou de vulnérabilité. Pouvoir mêler tout ça, c’est aussi dire à son enfant « tu peux être qui tu veux, même une princesse » mais lui donner une vision autrement plus libertaire que celle de la princesse niaise et passive ; « fillette, tu peux être une princesse forte, puissante, flamboyante, combattre des ennemis, être et te sentir libre ». C’est un peu ça mon message. Quand je vois mes enfants crapahuter en tenue de princesse, brandissant une épée et hurlant des « je vais t’attaquer, ennemi », occuper l’espace public (comme on l’a toujours cautionné pour les garçons), je me dis qu’on tient quelque chose de l’affirmation de soi, et par conséquent de la défense de soi. Je me plais à croire que le temps des princesses endormies sur lit de roses, attendant leur valeureux chevalier pour se vouer à la tâche domestique, éducative et procréative, est en train de s’essouffler.

Au-delà de tout ça, je les ai martelé depuis leur naissance (presque !) sur l’idée que personne ne pouvait les forcer à faire quoi que ce soit, et en particulier avec leur corps ; et que de la même manière, elles n’avaient pas le droit d’imposer quelque chose à quelqu’un qui ne le souhaitait pas. Je me suis beaucoup appuyée sur le vieux film québécois « Mon corps, c’est mon corps », elles connaissent la chanson par cœur et elles savent que quand ça fait non dedans, ça fait non, un point c’est tout. Cette propension du monde adulte à disposer du corps des enfants préfigure selon moi la culture du viol. Ca passe par pleins de choses ; obliger les enfants à faire des bisous, les manipuler physiquement sans leur demander leur avis, les frapper… tout ça, c’est dire à l’enfant : « le monde adulte a le droit de disposer de ton corps comme il l’entend » et c’est extrêmement déroutant pour elle.lui. D’un côté, on va faire des campagnes de prévention contre les abus sexuels ou leur dire de se méfier des inconnus et d’un autre côté, dans leur éducation de tous les jours, de manière tout à fait banalisée, on va leur faire subir une sorte de violence de l’ordinaire. C’est pour cela que je fais un lien très fort entre l’éducation égalitariste et la non-violence éducative. Bien évidemment, je ne suis pas une mère parfaite et j’ai souvent débordé mais j’ai toujours eu à cœur cette question là ; même bébé, j’expliquais toujours ce que j’allais leur faire. J’ai toujours très mal vécu de voir des adultes prendre les enfants par le bras sans les prévenir pour qu’ils avancent, leur donner à manger en enfonçant la cuillère dans leur bouche sans qu’ils aient le temps de voir, sentir, ouvrir volontairement la bouche, leur passer un gant sur le visage énergiquement, sans prévenir… ce sont de petits gestes du quotidien qui inscrivent quand même quelque chose de clair chez l’enfant (fille ou garçon pour le coup) ; tu es passif, et ton corps est sous le joug adulte.


Quelques livres à lire ou faire lire :


C'est à vous !
  1. Merci pour ce témoignage, de mon côté je n'ai pas (encore)lu les ouvrages de ce club de lecture, mais j'ai lu en dans la même période le livre Une culture du viol à la française, donc bien dans le thème... et c'est clair qu'une fois ces lectures finies, on se dit "ok mais alors maintenant, comment faire ?". En tant que parent, prof, éducateur, les questions sont nombreuses

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    1. Oui parfois je ressens le besoin d'arrêter de lire ce genre de choses parce que c'est assez anxiogène.. mais en s'entourant de meufs puissantes et en oeuvrant au quotidien pour un monde plus égalitaire, je me dis qu'on avance doucement.

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  2. J'aime beaucoup le dernier paragraphe: prendre conscience au quotidien de ce que pourrait ressentir l'enfant quand on le traite comme une personne que l'on manipule , donc inférieure. Pour l'aider à grandir on se doit de remettre en question les normes héritées du passé. La domination adulte n'a hélas pas fini d'envahir les espaces des enfants, que ce soit dans les familles ou les institutions. En leur donnant déjà l'exemple de l'égalité homme/femme ( mêmes droits, mêmes devoirs) on peut espérer un changement pour le futur .

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