20 mars 2020

Confinement : virilisme, capitalisme & nature

Aujourd’hui, je suis allée finaliser mes courses de la semaine car les filles arrivent dimanche. Entre la file d’attente avant d’entrer dans le magasin, celle devant le pèse-légume pour respecter la distance de sécurité et le temps de désinfection des courses, j’ai eu le temps de penser à trois choses. Elles s’intitulent :
  1. La sollicitude, c’est pas viril 
  2. Le temps est un privilège 
  3. Les caissièr.e.s n’ont plus le time 
1. Je le savais bien sûr, que la sollicitude, le prendre soin, le care and co, ça arrangeait bien tout le monde (sauf les concernées évidemment) que ce soit une affaire de femmes. Mais je me suis fait la réflexion alors qu’après quelques jours de prise en compte de la crise sanitaire et de sa gravité, nous discutions, ma mère, ma soeur et moi, sur un groupe messenger qu’on partage habituellement en famille. Dans ce groupe, il y a mes deux frères, ma mère, ma soeur et moi, donc. Depuis le début du confinement, j’ai constaté que seules les personnes de genre féminin répondaient aux inquiétudes et questions, notamment de ma mère, ou prenaient des nouvelles des uns et des autres. Ma mère, à plusieurs reprises, avaient demandé des nouvelles, nous proposant même d’en prendre une fois par jour. Les deux mecs du groupe n’ont pas daigné répondre. A côté de ça, je ne sais pas ce qu’il en est pour ma soeur mais de mon côté, j’ai pensé au fait que ma mère était seule, que c’est une personne plutôt anxieuse, que ma soeur a eu un bébé il y a quelques mois, qu’elle doit reprendre le travail début avril et qu’elle a de quoi être anxieuse, alors de la même manière que j’ai proposé à ma vieille voisine de lui faire des courses si elle avait besoin, je me suis dit que ce serait pas mal de leur écrire tous les jours, leur envoyer du soutien, etc… Ainsi, on peut dire que malgré tous les griefs qui nous opposent ma mère et moi, on a naturellement mis en place un mini réseau solidaire, féminin et familial. Je n’ai pas pensé cela dans un esprit d’autoglorification mais plus comme une preuve supplémentaire que toutes les dimensions de notre vie sont gouvernées par les stéréotypes de genre, le virilisme, le patriarcat. Je m’explique : je pense que si cette situation est telle qu’elle est (et je suis quasi certaine que beaucoup de femmes pourraient faire les mêmes observations), c’est parce que l’inquiétude, la sollicitude, l’attention à l’autre, l’empathie mais aussi la peur, l’angoisse, la tristesse ne sont pas des valeurs virilistes. Montrer de la compassion à l’autre s’apparente à une forme de sensibilité qu’on prête aux femmes en sous-entendant que cela est inné, inhérent à leur genre. D’ailleurs, cette propension à l’essentialisme, je l’ai retrouvé quand j’ai proposé à ma mère et soeur de discuter sur un autre groupe Facebook, ma mère m’a dit : “ne leur en veux pas” et “tu vois, c’est bien une preuve que les filles et les garçons sont différents”. Non, c’est pas une preuve. Ou alors celle de la construction et de la solide perpétuation des stéréotypes de genre. Mais aussi celle de l’intériorisation par les femmes elles-mêmes de ces valeurs. On ne naît pas viriliste, on le devient. On ne naît pas dominée, on le devient. On apprend, quand on est un garçon, que la tristesse, la peur et la compassion, c’est un truc de meufs. On apprend, quand on est une fille, que notre rôle est de soigner, prendre soin, s’occuper des autres. Si on apprend, on peut aussi désapprendre. Messieurs, vous ne perdrez pas votre identité mâle si vous faites preuve de sollicitude. Et même si vous dites que vous avez peur. Allez-y, essayez, vous allez voir, ça va aller

2.  J’entends pas mal de personnes ici et là dire que ce confinement est une manière de repenser le temps et nos vies à toute allure, nos vies chargées, minutées, nous accusant de vouloir aller trop vite. En un sens, c’est vrai, me disais-je ce matin dans les allées du Carrefour en train d’attendre mon tour devant le pèse-légumes. Il y a une forme de lenteur qui s’installe de fait dans nos vies, et c’est quelque chose que j’apprécie beaucoup. Ca me change de ma vie dingue, oui. Et en même temps, me dis-je, ai-je vraiment le choix ? Quand je dois remplir le frigo, préparer les repas, aller travailler pour survivre, accompagner mes enfants au mieux, les aider à faire leurs devoirs, leur apporter de l’amour, leur laisser du temps pour vivre, gérer les tâches domestiques, remplir des papiers, toujours plus de papiers, gérer les activités extrascolaires, les rendez-vous chez le médecin, avoir une activité sportive, et j’en passe… comment faire autrement qu’aller à toute allure ? Que de fractionner sa vie en tâche à accomplir ? Et encore, je suis chanceuse, je n’ai mes enfants qu’une semaine sur deux, donc quand je ne les ai pas, le plus souvent, je m’effondre d’épuisement mais au moins, moi, je peux me reposer. Certains, certaines ne le peuvent pas. Je pense aux mères solos, mais aussi aux prolos, aux sans-dents, aux pauvres. Pour d’autres, qui ont femmes de ménages et autres babysitters à disposition (métiers majoritairement occupés par des femmes (sauf les fonctions de ménage qui sont aussi occupés par les hommes noirs, cf. le point 1), c’est certain que la notion de temps a une toute autre dimension. Ce qui m’amène à dire que 1 : Le temps est un privilège, dont ceux qui sont écrasés par le capitalisme, le patriarcat, le racisme d’état, ne peuvent bénéficier. 2 : si on a pas le temps de prendre notre temps, ce n’est pas la faute de nous, individus, mais d’un système qui nous broie quotidiennement. 

3. Toujours ce matin, je regardais les caissières (métier principalement occupé par des femmes, cf. point 1) et j’y voyais les traits tirés, les visages creusés, j’y lisais une certaine forme de colère aussi, de l’inquiétude, de l’angoisse. C’était palpable et très déstabilisant, malgré leurs gants aux mains, les plaques en plexiglas qu’ils ont installé devant les caisses et les entrées des clients au compte-goutte. Et puis je me suis fait cette réflexion : on dit depuis quelques jours que grâce au confinement, la nature reprend ses droits. Les animaux se réapproprient les espaces et les territoires, les oiseaux chantent plus que d’ordinaire. La pollution, aussi, diminue. Cette absence de sourires de celles à qui on demande d’ordinaire d’être corvéables à merci, disponibles, souriantes, avenantes, au service du client, c’est aussi la “nature” qui reprend ses droits, celle des humains dont l’exploitation physique, psychique, émotionnelle ne se justifie pas. Face à la domination capitaliste, bien évidemment, on ne sourit pas.
C'est à vous !

Vous avez un avis ? Partagez le !